Omar Alilat est né en 1962, à Sidi-Aïch, dans la vallée de la Soummam. La même année
que l’Algérie indépendante, et le parallèle ne s’arrête pas là : comme le pays, il a
connu l’économie administrée, la décennie noire, l’ouverture, puis la contestation de
2019. Militant culturel dans les années 1980, formé au marketing à Londres, élu député
de Béjaïa pendant dix ans, entrepreneur ensuite : son parcours épouse celui d’une
génération d’hommes d’affaires qui a dû attendre trente ans que l’économie algérienne
fasse une place à l’initiative privée.

La terre avant tout le reste

L’enfance se passe à Ikhlidjen, la ferme familiale, exploitée de génération en
génération. Ce n’est pas un détail biographique : c’est le premier apprentissage
économique. Dans une famille terrienne, on apprend tôt qu’un patrimoine se fait
fructifier, se transmet, et qu’on en répond. Le grand-père, Bachir Aissani, en est la
figure tutélaire ; les oncles, moudjahidine de la guerre de libération, en sont l’autre
référence. Une terre à faire vivre, un pays à construire : cette double filiation
structure le rapport de toute une génération à l’idée de nation.

De cette origine, Omar Alilat a gardé une conviction qu’il applique aujourd’hui à
l’économie : une richesse ne se décrète pas plus qu’une récolte. Elle se travaille,
sur la durée, par ceux qui en portent le risque.

Londres, ou l’apprentissage de l’inversion

La bifurcation vient de l’ailleurs. Omar Alilat part étudier le marketing à Londres,
à une époque où la discipline est quasi absente du paysage algérien. L’économie
administrée raisonne en volumes de production ; le marketing raisonne en besoins de
clientèle. Tout le séparé tient dans une inversion simple : on ne part pas de ce qu’on
sait produire, on part de ce que quelqu’un veut acheter.

Formulée aujourd’hui, l’idée paraît banale. Rapportée à l’Algérie de la sortie du
monopole d’État, elle était presque subversive. Le retour au pays deviendra un travail
de traduction : appliquer des méthodes conçues pour un marché mature à une économie
qui n’avait jamais eu de marché.

Avant l’entrepreneur, le militant

Dans l’Algérie des années 1980, la cause qui mobilise sa génération kabyle est celle
de la langue. Omar Alilat s’engage très tôt dans le Mouvement culturel berbère, dont
il est un militant de la première heure, puis accompagne la structuration politique
qui donnera naissance au Rassemblement pour la culture et la démocratie, sans en être
cofondateur, précision qu’il tient à apporter chaque fois que l’écrit inverse.

Cet engagement n’est pas une parenthèse. C’est la même disposition à porter une cause
collective qui le conduira, plus tard, à la représentation politique : défendre une
langue ou défendre une circonscription relèvent d’une même conviction, celle que les
corps intermédiaires ont un rôle à jouer entre le citoyen et l’État.

Dix ans à l’Assemblée pour Béjaïa

En 2007, Omar Alilat est élu député de la wilaya de Béjaïa sous l’étiquette du RND.
Il sera réélu, siégeant à l’Assemblée populaire nationale pendant deux mandats
successifs, jusqu’en 2017.

Le travail d’un élu de circonscription est ingrat et peu visible : transformer des
difficultés individuelles (un dossier bloqué, un équipement public qui ne vient pas,
une entreprise locale qui ne trouve pas de financement) en questions audibles par
l’administration centrale. Béjaïa, wilaya à forte densité économique et à forte
tradition contestataire, en produit plus que sa part. C’est à ce contact que se
construit, chez lui, la connaissance intime des obstacles qui pèsent sur le secteur
privé algérien : le crédit introuvable, le foncier inexploitable, la réglementation
illisible.

L’entrepreneur, enfin

Au sortir du mandat, Omar Alilat revient à ce que sa formation et son expérience
désignaient depuis le départ : l’entreprise. Il le fait au moment précis où l’Algérie
change de logiciel. La règle du 51/49, qui bridait tout partenariat avec des
investisseurs étrangers, tombe en 2020 hors secteurs stratégiques. La loi 22-18 de
juillet 2022 crée un guichet unique pour les grands projets, sécurise le transfert des
dividendes et promet la stabilité du cadre réglementaire. Les résultats suivent :
plus de 15 000 projets d’investissement enregistrés en trois ans par l’AAPI, dont
l’industrie manufacturière représente à elle seule plus d’un tiers.

Pour un homme qui a passé dix ans à porter les doléances des entrepreneurs de Béjaïa
devant l’État, cette bascule a une valeur de revanche tranquille. Les verrous qu’il
a vu s’abattre sur une génération d’entrepreneurs (financement, foncier, place du
privé) sont enfin reconnus comme des priorités nationales. Ils ne sont pas tous
levés, loin de là, mais ils ne sont plus des tabous.

Ce qu’un parcours d’entrepreneur dit de l’économie algérienne

Il y a deux manières de raconter l’Algérie économique des quarante dernières années :
par ses réformes, ou par ceux qui les ont attendues. Le parcours d’Omar Alilat
appartient à la seconde. Il résume cette génération d’entrepreneurs qui n’a rien reçu
gratuitement, ni un cadre réglementaire, ni un marché profond, ni une reconnaissance,
et qui a pourtant construit, entrepris, représenté, représenté encore.

Aujourd’hui, alors que le pays réaffirme sa volonté d’attirer l’investissement, ces
parcours-là ont une utilité concrète : ils savent, mieux que personne, où le système
se grippe encore. Et c’est sans doute la meilleure définition d’un entrepreneur de
cette génération : quelqu’un qui a appris le risque sur une ferme de Kabylie et qui
n’a jamais cessé de le porter depuis.